L’hirondelle par Johanick Petit

Sa petite main potelée suivait la danse du rayon de soleil qui pénétrait la large fenêtre devant laquelle elle s’était réfugiée. La douce chaleur qui caressait sa peau de bébé lui rappelait agréablement le giron de sa mère. La lumière était si vive qu’elle devait plisser les yeux pour mieux la supporter. L’hiver s’achevait déjà. Ses parents ronchonnaient à tour de rôle contre le vent, contre la neige, contre ce froid cinglant et les tempêtes incessantes. Même le monstre vert n’échappait pas à leur humeur massacrante. Vous savez, ce monstre monté sur de grosses roues et qui, gueule déployée, happait la neige pour la jeter de côté, bloquant du coup toutes chances possibles de pouvoir sortir la voiture sans devoir pelleter, encore et encore. Mais pour elle, cette hargne contre l’hiver lui était incompréhensible. Hier encore, mollement assise sur son tapis de neige, elle s’amusait à piéger sur sa langue les peaux de lièvres qui tournoyaient paresseusement jusqu’à elle. Elle était curieuse encore de sentir, pour la millième fois au moins, le contraste du froid contre sa langue tiède. Et pour la millième fois, sa mère lui avait offert sans ménagement son sermon sur les dangers de goûter à cette neige : « La pollution, Sophie! Pense à la pollution! » Mais elle n’y pensait pas encore, ne savait que faire de cette chose abstraite.

Aujourd’hui, elle observait ce qui se passait de l’autre côté de la grande fenêtre, sans essayer de comprendre et de tout décortiquer, comme le font si bien les grands. Le soleil, éclatant, l’avait réveillée ce matin. Un rayon s’était immiscé dans sa chambre, bravant le store à enrouler qui assombrissait la pièce. Il ne s’était pas montré pendant des jours, laissant toute leur place aux nuages opaques et à la neige qui tombait du ciel. Elle ne s’était pas ennuyée de lui, mais elle était heureuse de le voir, enfin. Elle s’était levée, en douce, et, pieds nus sur le parquet, avait affronté une à une les marches de l’escalier en colimaçon pour se vautrer dans la banquette sous la fenêtre de la cuisine.

Elle tenait contre sa poitrine maman girafe. Le toutou commençait à montrer des signes de fatigue. Sa mère voulait lui en acheter un autre, plus joli, plus frais, plus doux encore que celui-ci, qui, à force de tournoyer dans la machine à laver, avait perdu un peu de son lustre. Elle avait poussé de hauts cris, jurant par tous les diables de salir la belle fenêtre de maman si elle osait lui faire ce coup. Réconfortée par la présence de la peluche, dans le silence de la maison endormie, elle regardait, étrangement calme, ce soleil qui brillait déjà. En tout cas, il lui paraissait vraiment bavard! Il s’était sans doute ennuyé de ne pas être sorti à l’extérieur pendant toutes ces journées! Le pauvre! Il avait dû se sentir bien seul. Maintenant, elle était là pour le réconforter et accueillir ce qu’il avait à lui dire. Il en tremblotait de joie et sa danse se poursuivait jusque sur le visage de la fillette. Elle fermait les yeux, étourdie de bien-être, heureuse de pouvoir converser avec son ami.

Par delà la grande fenêtre, la neige ne lui parut plus aussi figée qu’à son habitude. Il lui semblait même que l’épaisse croute qui couvrait le sol s’était amincie. Sous la caresse du soleil, la neige ruisselait, faisant miroiter devant ses yeux des milliers de paillettes parfois roses, bleues, vertes ou jaunes. En grande experte, elle s’abandonnait à ce spectacle grandiose qui s’offrait à elle, ce matin-là. Elle prit soin de remercier le soleil du cadeau qu’il lui offrait. Elle posa son front bombé contre la fenêtre qui s’embua légèrement au contact de son haleine. Elle resta ainsi longtemps, longtemps, peut-être vingt secondes, vingt minutes ou vingt heures. Elle ne savait pas compter. Ça ne l’intéressait pas, d’ailleurs. À son âge, le temps ne tournait pas encore. Il n’existait que pour les grands. Pour sa mère, qui, de ses longs bras, secouait l’air désespérément comme pour le faire avancer plus vite. Et pour son père, dont les sourcils se fronçaient d’une inquiétante façon lorsqu’il jetait un coup d’oeil à l’immense horloge du salon. Le temps était une drôle d’invention qui rassurait les grands. Il ne parlait pas le même langage que les petits.
*
La vieille dame reposait sur son lit. Un souffle écourté traversait péniblement sa gorge fripée. Le gros réveil-matin qui trônait sur son chevet était retourné contre le mur. Il n’était pas question pour elle de voir ainsi s’écouler le temps. Il lui en restait très peu. Si, hier, elle se sentait prisonnière de son corps, ce matin, elle était reposée. Libérée. Prête, enfin, à quitter ce monde qu’elle avait tant aimé. D’un bras incertain, elle écarta le rideau qui voilait la petite fenêtre à côté de son lit. Elle avait tant insisté pour qu’on le déplace, ce lit, contre la fenêtre. Elle avait envoyé paître ceux qui s’inquiétaient qu’elle attrape froid. Son état ne lui permettait plus d’attraper grand-chose. Elle sourit faiblement lorsque le soleil la frappa en plein visage. Le printemps semblait vouloir s’installer, prendre sa place et chasser l’hiver. Pourtant, hier encore, les passants qui s’aventuraient dans la rue étaient couverts de pieds en cap, affrontant bravement vent et neige affolée. Aujourd’hui… aujourd’hui, la tempête s’était calmée et la grisaille avait été remplacée par cette boule de feu qui pointait à peine à l’horizon et qui se laissait déjà admirer. Elle plissa ses paupières déjà passablement fripées. C’est qu’il était fort, ce soleil naissant! Il était gonflé de fierté. Et elle l’en remercia en son for intérieur. Ce matin, elle venait de recevoir son dernier cadeau.

Contre son coeur, elle tenait une photo soigneusement protégée par un cadre en filigrane. De sa main vacante, elle le releva péniblement au-dessus de ses yeux. Elle fixait son petit oiseau, sa belle Sophie qu’elle aimait par-dessus tout. L’enfant devait avoir environ trois ans. Des mèches dorées encadraient un visage lunaire, souligné par des lèvres roses dont l’ourlet s’étirait en un large sourire qui creusait une fossette à la base de la joue. Une rangée de dents de lait rappela à la dame combien Sophie était jeune et combien elle était vieille, elle. D’un filet de voix, elle s’adressa à l’image qu’elle connaissait par coeur : « Mon petit oiseau… Mon hirondelle… » Hier, elle avait eu sa petite-fille au téléphone. Un pur moment de délice. Elle en avait savouré chaque seconde, sachant très bien que le moment ne se reproduirait plus. Elle avait passé quelques minutes avec son fils, n’osant pas lui révéler ce qui était pour elle une certitude. Le médecin était pourtant formel : son état s’améliorait de jour en jour. Son fils n’était donc pas inquiet. Elle avait pourtant vécu assez longtemps pour se connaître mieux que le médecin. Elle n’avait pas foi en ces certitudes médicales, à ce savoir authentifié par une myriade de diplômes richement encadrés. La vision qu’elle avait eue en rêve, la veille et cette nuit, encore, était sans appel.

D’ailleurs, que les choses se passent ainsi était son plus grand souhait. Elle ne voulait inquiéter personne, laisser croire qu’elle partait sans s’en rendre compte. Surtout, surtout, elle ne cherchait pas la pitié des gens. Sereine, elle admira pour une dernière fois le joli minois figé dans son cadre. Elle tendit faiblement son visage au soleil que ne trahissait aucun nuage. Dans son oreille, elle perçut l’écho des premières notes du chant d’une hirondelle. Cette mélopée familière ne venait pas de l’extérieur. C’était ce même chant qu’elle avait entendu en rêve. La vieille dame se laissa bercer, bercer telle une fillette contre le sein de sa mère. Confiante, elle pouvait enfin s’abandonner au chant, sachant très bien ce qui l’attendait par la suite. Elle en était gonflée de joie, s’impatientait presque d’être encore en vie. Elle ferma les yeux, savourant ce moment qu’on lui avait pourtant appris à craindre. Ses mains glissèrent le long de son corps fatigué. Le visage de la vieille femme, ainsi que celui de la fillette, dans son cadre, disparurent dans l’obscurité de la pièce. Un dernier souffle expira de la poitrine abimée.
*
Un tintement joyeux retentit à ses oreilles. La fillette, enveloppée par un cocon de lumière réconfortant, n’osait pas ouvrir les paupières de peur que le charme ne se rompe. Peut-être s’était-elle endormie? Néanmoins, son petit coeur se mit à battre très fort. Elle savait qu’on lui livrait un message important. Au début, elle crut ne pas comprendre les pépiements du volatile. Lorsque son coeur se calma, il put s’ouvrir naturellement au message qu’on lui livrait. Une vague la submergea et lui enserra la gorge. Sa tristesse fut pourtant de courte durée, remplacée par la certitude que tout se passait comme il se doit. Pleurer la perte de sa grand-mère ne ferait que creuser le fossé, alors que se préparait pour elles deux un chemin magnifique. Elle risqua un oeil bleu devant la fenêtre. Un oiseau se tenait là, sur le rebord, enivré de soleil, troublant la quiétude matinale de ses exquises vocalises. Son petit ventre clair tranchait sur le plumage foncé, lui rappelant les boules de crème glacée à la vanille dont la gavait en cachette sa grand-mère. Son bec, cerclé d’un plumage rouge, refusait de se taire et diffusait une musique douce qu’elle pouvait facilement interpréter, comme s’il en avait toujours été ainsi. Elle se garda bien de révéler la nouvelle à ses parents, sachant, de toute évidence, qu’ils ne la croiraient pas. Elle avait toujours su, au fond de son coeur, que sa grand-mère serait toujours auprès d’elle. L’oiseau lui apprenait, une fois de plus, qu’elle ne s’était pas trompée.

Des pas furtifs de quelqu’un qui essayait de ne pas faire de bruit la firent se retourner. Sa mère lui souriait, le regard légèrement embué de sommeil. Elle s’installa sur la banquette, étonnée par l’accueil joyeux du soleil. « Aujourd’hui est un grand jour, Sophie! Non seulement le soleil cogne à la fenêtre, mais tu as vu cette hirondelle? Savais-tu qu’elle est venue t’annoncer l’arrivée du printemps? » La fillette lui lança un regard entendu. La mère crut percevoir un éclair de malice dans le fond du regard. Elle décida d’embarquer dans son jeu : « Sais-tu quelque chose que j’ignore, mon amour? » La sonnerie du téléphone empêcha la fillette de répondre. Surprise et inquiète de recevoir un appel si matinal, la mère se leva, saisit le combiné et resta quelques instants silencieuse avant de s’asseoir au sol.

L’hirondelle siffla encore sa ritournelle avant de disparaître, d’un coup d’aile, dans la lumière dorée du soleil.

Johanick Petit © Tous droits réservés, mars 2014

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